Un mémorial national dédié aux victimes de cette tragédie sera inauguré le 2 juin 2026 sur l’esplanade Habib-Bourguiba, dans le 7e arrondissement de la capitale française, en présence du président français Emmanuel Macron et du président rwandais Paul Kagame.
Situé sur les quais de Seine, à proximité du quai d’Orsay, le monument se distingue par sa sobriété. Imaginée par l’artiste Grada Kilomba, l’œuvre se compose de deux stèles en laiton noir reposant sur une dalle de pierre de lave. Loin des monuments imposants ou figuratifs, cette création privilégie l’épure pour évoquer l’une des plus grandes tragédies du XXe siècle.
Sur les stèles sont gravés quelques mots rappelant qu’entre le 7 avril et le 4 juillet 1994, plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été assassinés parce qu’ils étaient Tutsi. Une inscription invite également au recueillement: “Ici, comme une archive, reposent les voix et les mots, les souvenirs et les expériences, les sentiments et les espoirs des victimes et des survivants.” Le texte apparaît en français, en anglais, en kinyarwanda et en swahili.
Les quatre faces les plus étroites du monument portent les noms de lieux emblématiques de la mémoire du génocide: Nyamata, Murambi, Gisozi et Bisesero. Ces sites rwandais, aujourd’hui reconnus pour leur importance historique, symbolisent à la fois l’ampleur des massacres et le devoir de transmission aux générations futures.
Un geste mémoriel
L’inauguration de ce mémorial revêt une portée qui dépasse largement le seul cadre artistique. Elle s’inscrit dans un long processus de reconnaissance et de rapprochement entre la France et le Rwanda, après des décennies de tensions liées au rôle de Paris durant le génocide.
“Il faut situer cette commande dans les trente-deux dernières années”, souligne Marcel Kabanda, président de l’association Ibuka France, qui œuvre depuis plus de vingt ans pour la préservation de la mémoire des victimes et des rescapés. Selon lui, cette initiative constitue une étape importante dans une histoire marquée par des blessures profondes qui ont longtemps pesé sur les relations entre les deux pays.
La question des responsabilités françaises dans le génocide a en effet profondément marqué le débat public. Après plusieurs enquêtes, rapports et ouvertures d’archives, le rapport remis en 2021 par la commission d’historiens présidée par Vincent Duclert a conclu à des “responsabilités lourdes et accablantes” de la France dans les événements ayant conduit au génocide.
Cette même année, lors d’une visite historique à Kigali, Emmanuel Macron avait reconnu la responsabilité de la France dans l’engrenage qui a conduit aux massacres, ouvrant ainsi une nouvelle phase dans les relations franco-rwandaises.
La naissance d’un monument national
Avant ce projet, plusieurs villes françaises avaient déjà érigé des stèles ou monuments en mémoire des victimes du génocide des Tutsi. Toutefois, aucun mémorial national permanent n’existait dans la capitale française.
Pour Marcel Kabanda, cette absence devait être comblée. “Il nous fallait un monument national, pérenne et inaliénable, inscrit dans le patrimoine français”, explique-t-il.
En 2023, l’État français et la Ville de Paris ont lancé une commande publique dotée d’un budget de 500 000 euros. Le Centre national des arts plastiques (Cnap) a alors été chargé de piloter le projet. Après l’étude de plusieurs emplacements, le choix s’est porté sur l’esplanade Habib-Bourguiba, un espace ouvert permettant l’organisation de cérémonies commémoratives et offrant un cadre propice au recueillement.
L’approche artistique de Grada Kilomba
Née au Portugal dans une famille d’origine angolaise et santoméenne, Grada Kilomba est reconnue pour son travail sur les questions de mémoire, de traumatisme et d’héritage postcolonial. Pour concevoir ce mémorial, elle s’est rendue au Rwanda en 2024 afin de rencontrer des survivants et leurs familles.
Initialement, l’artiste envisageait une œuvre figurative inspirée du Sphinx. Mais les témoignages recueillis lors de son séjour l’ont conduite à revoir entièrement son projet.
“J’ai compris que la violence était telle qu’il fallait renoncer à toute représentation figurative”, explique-t-elle. Elle a alors choisi un langage abstrait, capable selon elle d’exprimer l’indicible tout en respectant la dignité des victimes et des survivants.
La dalle de pierre de lave qui soutient les stèles s’inspire des motifs traditionnels rwandais connus sous le nom d’«imigongo». Pour l’artiste, il s’agit d’introduire symboliquement «un fragment de la terre rwandaise au cœur de Paris», créant ainsi un lien entre les deux pays et entre les lieux de mémoire.
Le vide séparant les deux stèles participe également à la signification de l’œuvre. Marcel Kabanda y voit une évocation de l’absence laissée par les disparus, mais aussi un espace de dialogue et de réflexion. “Cette absence a un sens. C’est une absence que l’on accepte et que l’on assume”, estime-t-il.
Source: Le Monde







