Par Fulgence Niyonagize
Au Rwanda, les drones ne sont pas que des armes de guerre, mais aussi des instruments de vie. À l’heure où plusieurs pays les utilisent pour les conflits armés, le Rwanda a choisi d’en faire aussi des outils humanitaires, écologiques et intégrés, au service de la santé des humains, des animaux et de l’environnement. Une application concrète de l’approche “Une seule santé” (One Health), qui reconnaît que la santé humaine dépend étroitement de celle des animaux et des écosystèmes.
Du ciel de Muhanga à celui de Kayonza, jour et nuit, les drones sillonnent le Rwanda pour acheminer du sang, des vaccins et des médicaments vers les hôpitaux les plus reculés. Ces engins légers, dont les lumières rouges et vertes se distinguent la nuit, ont profondément transformé la chaîne d’approvisionnement du secteur de la santé. À Shyogwe, près du centre de propulsion de Muhanga, un groupe de femmes observe ces vols avec admiration. “Ces drones servent de moyens de transport rapide du sang pour les patients en besoin de transfusion, ainsi que de médicaments et de vaccins vers les hôpitaux éloignés”, racontent-elles.
“Sur un espace de sept ans, ces drones couvrent près de 90% du territoire national en approvisionnement“, note Shami Eden Benimana, Manager de la société américaine Zipline en charge de ces drones. Il explique que ces drones ont grandement résolu le problème de livraison rapide du sang, médicaments et vaccins envers les hôpitaux et centres de santé localisés dans les zones isolées du milieu rural. “Quand il s’agit d’une urgence médicale, ces drones sont des appareils de premier secours. Ils ont sensiblement raccourci le temps de livraison du sang et médicaments destinés aux centres sanitaires dispatchés dans les différents coins du pays “, a-t-il dénoncé la lourdeur administrative qui, parfois, contrecarrait l’expédition rapide du sang aux patients à temps. Une étude intitulée, “effet de la livraison du drone sur délai de livraison et gaspillage des produits sanguins au Rwanda… “ publié en Avril 2022 dans la revue «The Lancet Global Health» a comparé les délais de livraison d’urgence et les données administratives étudiées pour évaluer les changements dans les expirations de produits précise que la diminution du délai moyen de livraison du sang vers les structures médicales variait de 3 minutes à 211 minutes selon la distance et la qualité de la route”. Cette rapidité a également permis de diminuer de 67 % le gaspillage des produits sanguins.
Mais leur contribution ne se résume pas à la rapidité. En supprimant de longs trajets sur des routes abîmées, les drones réduisent les risques d’accidents, de fatigue et d’infections pour le personnel médical. Moins d’ambulances thermiques, c’est aussi moins d’émissions de gaz à effet de serre, un bénéfice environnemental non négligeable dans la logique “Une seule santé”. Son de cloche soutenu par Kamikazi Sandra chargée de la réception et livraison des commandes à Zipline: “Avant l’introduction de ces drones dans le secteur de santé, l’approvisionnement en sang, vaccins, médicaments et autres matériels médicaux devrait passer par un long protocole administratif et de fois ennuyeux“, dit-elle en montrant la réquisition d’une ambulance, un infirmier et un chauffeur pour le transport de ces matériels sur de longues distances délabrées, avec risque de dégradation de certaines poches de sang, médicaments et vaccins sur leur trajectoire. “ Nos drones utilisent entre 30 et 40 minutes pour parcourir 150 kilomètres, alors qu’une ambulance en mettait trois heures ou plus”, apprécie-t-elle la nouvelle révolution technologique depuis les sept dernières années.
En 2023, plus de 400 000 livraisons ont été effectués depuis 2016 dans 400 structures de santé au Rwanda selon les statistiques de Zipline Rwanda. Jusqu’à ce jour, les drones effectuent plus de 600 vols par jour en provenance de ces deux centres d’expulsion et réception des drones à Muhanga et à Kayonza. Ainsi, une innovation née pour sauver des vies humaines contribue aussi à préserver l’environnement et la santé du personnel.
Pour l’insémination des bétails et la lutte contre le paludisme
Cette innovation ne profite pas seulement à la santé humaine. Si au départ, la livraison des poches de sang, médicaments et vaccins était l’objectif principal du gouvernement du Rwanda pour sauver les vies humaines, le regard a été aussi tourné vers le secteur pastoral pour son amélioration et augmentation de la production animalière. Les drones ont été mobilisés pour assurer le transport des spermes en vue d’insémination des petits et grands bétails dans les différents districts qui composent le pays.
Kayiranga Calliope, chargé de l’élevage dans le district Muhanga affirme que le service de Zipline a diminué les risques de péremption des spermes des animaux (porcs). “En plus du gain du temps, il fallait disponibiliser des vétérinaires qui devraient assurer le transport des spermes des bétails dans les différents districts du pays. Les risques de la détérioration des spermes étaient nombreux vu l’état des routes en mauvais état en parallèle avec les facteurs météorologiques. En outre, l’assurance des soins dans le stockage ainsi que les matériels y relatifs n’étaient pas certains dans toutes les situations. Les drones ont donc simplifié la tâche, car les spermes sont envoyés aux éleveurs au moment voulu et à bonne échéance“.
Pour les éleveurs, les avantages sont tangibles. “J’ai envoyé ma demande à Zipline et, trente minutes plus tard, je recevais le sperme pour l’insémination de mes porcs”, raconte Ndikumana Antoine, éleveur à Kamonyi.
Les drones ont permis aussi d’attaquer les moustiques depuis leur source. Lancée en juillet 2020, l’initiative d’utiliser des drones dans la lutte contre le paludisme au Rwanda a marqué une nouvelle étape dans les stratégies de santé publique. L’objectif était de renforcer les mesures déjà existantes, comme l’usage des moustiquaires imprégnées ou la pulvérisation intra-domiciliaire à effet rémanent, qui, bien qu’efficaces à l’intérieur des habitations, ne permettaient pas de traiter le problème à sa source. En ciblant directement les sites de reproduction des moustiques à l’extérieur des foyers, les drones ont permis de frapper là où les larves prolifèrent. “Les moustiques continuaient de menacer la vie des gens en dehors de leurs maisons; il fallait une approche plus ciblée”, explique un technicien du projet.
Les résultats ont été spectaculaires. Sur une zone test de 336 hectares à Kabuye, la densité moyenne des larves de moustiques a chuté de près de 90 %, tandis que celle des larves d’anophèles, vecteurs du paludisme, a reculé de 92,8 %. Cette baisse s’est traduite par une réduction de 90,6 % des cas de paludisme enregistrés au centre de santé de Kabuye, passant de 12 041 cas à seulement 1 129 entre juillet 2019-février 2020 et juillet 2020-février 2021. “Le projet pilote a prouvé que l’utilisation de drones est rapide, précise et trois fois plus efficace que la pulvérisation manuelle”, a déclaré Dr Sabin Nsanzimana, ministre de la Santé et d’ajouter: “Avec 3,7 millions de cas de paludisme signalés chaque année, le Rwanda doit combiner efforts, technologies et innovations pour éradiquer cette maladie.”
Réfléchir plus loin
Mais l’impact de ces engins pourrait aller encore plus loin. Dans plusieurs zones rurales, la cohabitation entre les populations et la faune sauvage demeure une source de tension. Autour des forêts et des parcs nationaux, comme ceux de Nyungwe à l’Ouest, de l’Akagera à l’Est ou des Virunga au nord, les habitants subissent régulièrement les incursions d’animaux sauvages qui détruisent leurs cultures. Faute de limites bien définies entre les espaces protégés et les zones habitées, des éléphants, buffles ou singes franchissent les frontières naturelles pour se nourrir dans les champs, provoquant pertes économiques, représailles et risques sanitaires liés aux maladies transmissibles entre espèces.
Des spécialistes estiment que les drones pourraient aussi servir à prévenir ces incidents. Équipés de caméras thermiques ou de capteurs de mouvement, assure Deogratias Karangwa, un expert dans le domaine du digital, ils pourraient alerter en temps réel les gardiens des parcs lorsqu’un animal s’approche des zones cultivées, permettant d’intervenir avant tout dégât. Mieux encore, comme cela avait été expérimenté durant la pandémie de COVID-19, les drones pourraient diffuser des messages sonores ou des signaux dissuasifs destinés à repousser les animaux vers leur habitat naturel. Une telle approche éviterait les affrontements entre humains et animaux, protégerait les récoltes et limiterait la propagation de maladies zoonotiques. Une manière nouvelle d’unir innovation technologique, protection de la biodiversité et santé publique.
La santé n’est plus un domaine isolé: elle se construit dans l’harmonie entre l’homme, l’animal et la nature. Les drones au Rwanda rappellent que chaque innovation porte en elle la responsabilité de protéger la vie sous toutes ses formes.


