Les États-Unis ont investi un capital diplomatique rare, au plus haut niveau présidentiel, dans la région des Grands Lacs. L’engagement direct du président Donald Trump, qui a culminé avec les Accords de Washington pour la paix et la prospérité, a élevé la diplomatie à un moment où une escalade aurait pu faire basculer la région dans un conflit plus large. Ce leadership mérite d’être reconnu. Les Accords offrent un cadre crédible pour mettre fin aux cycles de violence entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, normaliser les relations et ancrer la paix dans des intérêts économiques partagés. Toutefois, pour qu’une médiation réussisse, la perception compte autant que le texte.
Avec la chute récente d’Uvira, au Sud-Kivu, aux mains du mouvement AFC/M23, la diplomatie américaine a choisi de pointer du doigt une seule partie , le Rwanda, tout en minimisant les responsabilités de la RDC, de sa coalition de groupes armés et de son allié militaire, le Burundi. Le Burundi a agi en perturbateur, créant les conditions ayant conduit à la prise d’Uvira, non pas comme un événement isolé sur le champ de bataille, mais comme l’aboutissement de mois de provocations et de blocus.
Sur le plan régional, Uvira se situe au point de jonction entre la RDC et le Burundi, à proximité des approches sud-ouest du Rwanda. L’instabilité y déborde rapidement au-delà des frontières par des flux de réfugiés, la mobilité des groupes armés et des tirs transfrontaliers. Pour le Rwanda en particulier, les développements autour d’Uvira ont un impact direct sur la sécurité frontalière et les pressions humanitaires: les escalades le long de l’axe d’Uvira ont à plusieurs reprises poussé des civils à chercher refuge au Rwanda.
Tout au long de l’année 2025, la Force de défense nationale du Burundi (FDNB), avec plus de 20 000 soldats déployés au Sud-Kivu, a contribué directement à l’effondrement de la situation sécuritaire autour d’Uvira et à sa capture par l’AFC/M23. D’importantes offensives conjointes FDNB–FARDC semblent avoir été planifiées pour coïncider avec des moments de percées diplomatiques, y compris le jour même de la signature des Accords de Washington. Ces attaques ont déclenché des contre-offensives prévisibles de l’AFC/M23 le long de la route menant à Uvira.
Les forces burundaises ont été “invitees” par le gouvernement de la RDC et intégrées aux opérations de l’armée congolaise. Mais au lieu d’agir comme un partenaire stabilisateur, la FDNB a imposé un blocus humanitaire sur des zones banyamulenge telles que Minembwe et mené des bombardements transfrontaliers ainsi que des opérations appuyées par des moyens aériens visant des zones civiles et des camps de déplacés, y compris depuis le territoire burundais lui-même. Ces actions, reconnues ouvertement par des porte-parole militaires burundais comme des restrictions délibérées de movement, ont non seulement causé des pertes civiles, la destruction de villages et des déplacements massifs, mais ont aussi davantage radicalisé les dynamiques ethniques locales.
La dernière chose dont les populations de la région des Grands Lacs ont besoin est une nouvelle escalade de la violence dans l’est de la RDC. Or, les réactions de responsables américains risquent d’affaiblir l’influence de Washington précisément au moment où l’équilibre et la confiance sont indispensables.
Les médiateurs sont efficaces lorsqu’ils sont perçus comme impartiaux, et jusqu’ici, c’est une caractérisation récurrente de la médiation américaine. Dans les Grands Lacs, les perceptions sont fragiles parce que les griefs sont profonds et le coût humain très élevé et toujours en cours. Des déclarations publiques qui semblent attribuer les responsabilités de manière asymétrique peuvent involontairement durcir les positions. Les parties qui se sentent injustement ciblées ont tendance à se retirer du compromis, tandis que celles épargnées par l’examen se sentent encouragées et retardent la mise en œuvre des accords.
C’est pourquoi les Accords de Washington eux-mêmes comptent comme point d’ancrage. La Déclaration conjointe, parrainée par le président Trump au début du mois de décembre, a réaffirmé les engagements mutuels du Rwanda et de la RDC en faveur de relations pacifiques, de la coordination sécuritaire et de l’intégration économique régionale, reconnaissant explicitement les Accords comme fondement de la stabilité et de la prospérité. La force de ce cadre réside dans la réciprocité: les préoccupations sécuritaires de chaque partie sont reconnues et les obligations de chacune sont claires. La diplomatie américaine est à son meilleur lorsqu’elle insiste, publiquement et en privé, sur cette réciprocité.
Les préoccupations sécuritaires du Rwanda méritent une clarté particulière. Depuis plus de trois décennies, des groupes armés liés aux auteurs du génocide de 1994 contre les Tutsi opèrent librement dans l’est de la RDC. La neutralisation des FDLR, soutenues par l’État congolais, comme stipulé dans l’Accord de paix, n’est pas une clause abstraite: c’est un obstacle majeur à la paix, central pour la sécurité nationale du Rwanda et explicitement inscrit dans l’architecture de paix. Toute médiation qui semble ignorer cette réalité risque de demander à une partie d’accepter une vulnérabilité permanente. Une approche équilibrée reconnaît qu’une paix durable exige des actions vérifiables contre tous les groupes armés non étatiques.
Dans le même temps, l’équilibre exige aussi une urgence accrue en matière de protection des civils, en particulier là où existent des preuves crédibles de violences ciblées à caractère ethnique. Dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, les communautés banyamulenge, catégorisées comme tutsi, ont subi des attaques répétées, des déplacements et une rhétorique qui les déshumanise en les qualifiant “d’étrangers”. Ce schema, documenté par des acteurs humanitaires et des leaders communautaires, présente toutes les caractéristiques d’un nettoyage ethnique. Le silence ou l’ambiguïté face à de tels abus ne relèvent pas de la neutralité; ils constituent une abdication. Pour que le processus de Washington soit moralement crédible, la protection des civils doit être érigée en priorité non négociable et des mesures immédiates doivent être exigées pour mettre fin aux atrocités.
Les Accords offrent déjà les outils nécessaires. Ils prévoient une coordination sécuritaire conjointe, la protection des civils, l’accès humanitaire et le règlement des différends par des mécanismes convenus plutôt que par la force. Ils lient également la paix à la prospérité à travers le Cadre d’intégration économique régionale, qui vise à formaliser les échanges, réduire les financements illicites et générer une croissance partagée, une structure d’incitations qui ne peut fonctionner que si la violence contre les civils est résolument combattue.
Pour Washington, les implications politiques sont claires. Premièrement, maintenir une posture publique disciplinée mettant l’accent sur une responsabilité égale. Lorsque des violations surviennent, les nommer, quel que soit l’acteur, et canaliser les conséquences à travers les mécanismes de supervision des Accords. Deuxièmement, associer la pression à des voies de sortie: offrir un appui technique pour la vérification, les patrouilles conjointes et des projets économiques créant des bénéfices tangibles pour les communautés frontalières. Troisièmement, placer la protection des civils, en particulier des groupes à risque comme les Banyamulenge, au cœur de chaque engagement diplomatique, avec des repères clairs et des calendriers précis.
L’engagement de haut niveau du gouvernement américain a créé une ouverture rare. Préserver cette crédibilité exige désormais une cohérence avec l’esprit des Accords. Si Washington peut se réajuster vers une médiation visiblement impartiale, il pourra contribuer à traduire la promesse des Accords de Washington en une paix durable pour la région des Grands Lacs.
Par Albert Rudatsimburwa – Publié en anglais par KT Press