Par Fulgence Niyonagize
À l’hôtel Lemigo, le débat n’était pas seulement technique ni institutionnel. Il portait sur une question centrale : comment transformer les recommandations internationales en changements concrets pour les citoyens. Autour de la table, journalistes, régulateurs, décideurs publics et partenaires au développement ont cherché à redéfinir le rôle des médias dans un contexte où l’information devient un enjeu stratégique pour la gouvernance et le développement.
Un moment décisif dans le processus de l’EPU
Le dialogue intervient à une étape charnière pour le Rwanda, quelques mois après son quatrième passage devant le mécanisme de l’Examen Périodique Universel (EPU). En janvier 2026, 100 États ont adressé 286 recommandations au pays, un chiffre en hausse constante depuis plus d’une décennie.
Cette progression traduit une attention internationale croissante, mais aussi une attente plus forte en matière de résultats. Le Rwanda doit désormais faire un choix déterminant : quelles recommandations accepter, comment les adapter, et surtout comment les mettre en œuvre. « Cela reflète un engagement croissant au fil des cycles. Les chiffres témoignent d’un intérêt de plus en plus marqué pour la trajectoire du Rwanda en matière de droits humains », a déclaré William Ndengeyinka du ministère de la Justice.
Derrière cette dynamique, une réalité s’impose : l’EPU n’est pas seulement un exercice diplomatique. Il influence directement les politiques publiques, les réformes juridiques et les équilibres institutionnels du pays.
Les médias, au cœur des équilibres démocratiques
Parmi les 286 recommandations, 34 concernent directement les médias et la liberté d’expression. Ce poids confirme une évolution majeure : la presse n’est plus perçue uniquement comme un secteur d’activité, mais comme un pilier du fonctionnement démocratique.
Pour Me Jean Paul Ibambe, cette responsabilité dépasse largement le cadre des professionnels de l’information. « Les véritables bénéficiaires de ce processus ne sont pas à Genève, mais ici, au Rwanda. Les résultats doivent se traduire dans la vie des citoyens. »
Dans cette perspective, les médias jouent un rôle multiple. Ils rendent les politiques publiques compréhensibles, facilitent le débat public et contribuent à la redevabilité des institutions. Ils deviennent aussi un espace où se construit la confiance entre l’État et les citoyens. « Les médias ne sont pas seulement un canal d’information, mais aussi une plateforme de dialogue, de redevabilité et de participation citoyenne.» Mais cette ambition se heurte à des limites bien réelles. L’accès à l’information reste inégalement appliqué, certains journalistes font face à des pressions, notamment dans l’espace numérique, et les fragilités économiques du secteur affectent la qualité et l’indépendance du travail journalistique.
La note conceptuelle du dialogue rappelle d’ailleurs que des cas de harcèlement et d’intimidation persistent, tandis que l’accès à l’information reste encore insuffisamment effectif.
Un plaidoyer pour transformer les recommandations en développement
Face à ces défis, les acteurs des médias ne se contentent plus de dresser un constat. Ils cherchent à orienter les décisions à venir. Le document de plaidoyer présenté lors du dialogue propose une approche structurée, centrée sur la réforme des lois, la protection des journalistes et le renforcement de l’autorégulation.
Mais au-delà des mesures techniques, le discours évolue. Il ne s’agit plus seulement de défendre la liberté de la presse, mais de démontrer son utilité concrète dans le développement du pays. « Ces recommandations ne sont pas une pression. Ce sont des outils, des instruments et des moteurs de développement », a expliqué Mugisha Emmanuel, Secrétaire exécutif de RMC, organe d’autorégulation des medias au Rwanda.
Dans un contexte où les médias font face à des contraintes financières importantes, la question de leur viabilité devient centrale. Sans ressources suffisantes, difficile de produire une information de qualité, d’enquêter en profondeur ou de garantir une indépendance éditoriale. « Les médias sont un bien public. Sans information, aucune société ne peut fonctionner efficacement. Les soutenir, c’est soutenir le développement du pays. »
Cette vision marque un tournant. Elle place les médias au même niveau que d’autres secteurs stratégiques, en les considérant comme un élément transversal du développement, au même titre que l’éducation, la gouvernance ou l’économie.
À quelques mois de la position officielle du Rwanda sur les recommandations de l’Examen Périodique Universel (EPU), ce dialogue révèle une ambition claire : faire des médias non seulement des observateurs, mais des acteurs à part entière du changement.
L’EPU, mécanisme du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, évalue tous les quatre à cinq ans la situation des droits humains dans chaque État à travers un examen par les pairs et des recommandations visant à renforcer leur protection.
Dans un environnement en mutation, la capacité des médias à informer, expliquer et questionner pourrait ainsi devenir l’un des leviers les plus décisifs pour construire une société plus transparente, inclusive et résiliente.



