Par Fulgence Niyonagize
Quand Pélagie Mukandekezi se réveille chaque matin dans son village de Kayonza, elle n’a qu’une seule pensée: trouver les 2 000 francs rwandais nécessaires pour acheter son injection quotidienne d’insuline. Sans cela, son corps tremble, sa vue se trouble, et la fatigue l’empêche même de cultiver son petit champ de haricots. « Je vis avec le diabète depuis huit ans. Si je manque d’insuline, je sens la mort me guetter », confie-t-elle d’une voix lasse.
Comme elle, des milliers de Rwandais affrontent chaque jour les défis d’une maladie silencieuse, souvent mal comprise: le diabète. Selon les dernières données publiées par le Rwanda Biomedical Centre (RBC), plus de 390 000 personnes au Rwanda vivent actuellement avec cette maladie. Ce chiffre ne représente pourtant que la partie visible de l’iceberg: nombre d’autres ne sont pas encore diagnostiquées.
Le Dr Sabin Nsanzimana, ministre de la Santé, reconnaît que «beaucoup de Rwandais ignorent leur état jusqu’à ce que les complications apparaissent». Une récente enquête du RBC menée en 2021 a révélé que 82 % des personnes diabétiques au Rwanda ignoraient leur état, alors que la moyenne mondiale est de 50 %.
À l’hôpital de district de Muhanga, au sud du pays, le Dr Chantal Umutoni, interniste, voit défiler chaque semaine des dizaines de patients venus pour des plaies qui ne cicatrisent pas, une vision qui baisse, ou une fatigue chronique : «Quand on mesure leur taux de sucre, il dépasse souvent 300 mg/dL. La plupart ne savaient même pas qu’ils étaient diabétiques.»
Niyonsenga Simon Pierre, responsable du programme national de lutte contre le diabète au RBC, estime néanmoins que la stabilité du taux national autour de 3 % démontre les efforts du gouvernement pour freiner la progression de la maladie: «Cela montre que le Rwanda a investi dans la prévention et l’accompagnement des malades.»
Une maladie qui touche le corps, l’économie et le moral
Le diabète est une maladie coûteuse. D’après une étude du ministère de la Santé sur la prise en charge des maladies non transmissibles, un patient rwandais dépense en moyenne 150 dollars par an pour ses médicaments et consultations. Pour ceux qui n’ont pas d’assurance, ce coût peut grimper jusqu’à 250 $ rwandais par an, soit l’équivalent de plusieurs mois de revenus pour une famille rurale.
«L’insuline coûte cher. Si tu n’as pas d’argent, tu arrêtes le traitement », témoigne Nsabimana Jean Pierre, un chauffeur de taxi-moto de Nyanza. « Un jour sans injection, c’est un jour de douleur», renchérit-il. Ces mots illustrent une dure réalité: au Rwanda, le diabète ne touche pas seulement le corps, mais aussi le porte-monnaie et le moral.
Les malades des zones rurales sont les plus vulnérables, car ils doivent parcourir plusieurs kilomètres pour atteindre un centre de santé disposant de l’insuline. Dans le district de Ngororero à l’Ouest du Rwanda, on compte 245 patients diabétiques recensés contre plus de 5 500 personnes souffrant d’hypertension, selon les services de santé locaux. Les ruptures de stock ne sont pas rares, et les malades dépendent souvent de programmes communautaires.
Selon T1 International, une organisation mondiale de défense des droits des diabétiques, environ 30 % des patients rwandais déclarent avoir manqué d’insuline au moins une fois au cours de l’année écoulée.
Le diabète ne tue pas seulement par ses complications: il transforme profondément le quotidien. Paladie Mategeko, diagnostiqué à 12 ans, se souvient de sa jeunesse interrompue : «Je ne pouvais plus jouer comme les autres enfants. Il fallait toujours que je mange à des heures précises, que je surveille mon taux de sucre.» Aujourd’hui âgé de 23 ans, il s’est fait un devoir d’éduquer d’autres jeunes sur la maladie. «Beaucoup pensent que c’est une malédiction, mais c’est une maladie qu’on peut contrôler si on la comprend.»
Le manque d’information et les préjugés alimentent encore la stigmatisation. Dans certaines communautés rurales, le diabète est assimilé à un «mal des riches», ou confondu avec la sorcellerie. Mukankusi Rachel, habitante du secteur de Kabaya à Ngororero, estime que «beaucoup tombent malades parce qu’ils associent la bonne santé au fait d’être gros, et consomment trop de sucre et d’aliments gras pour y parvenir».
Mukashyaka Speciose, qui a été dépistée lors d’une campagne de tests communautaires, admet qu’elle croyait que le diabète ne touchait que les riches ou les personnes âgées, avant de découvrir qu’elle-même était malade. «Personne n’est à l’abri», dit-elle.
Prévenir plutôt que guérir: un défi national
Chaque année, du 13 au 19 novembre, le Rwanda célèbre la Semaine nationale de lutte contre le diabète, durant laquelle les citoyens sont encouragés à se faire dépister gratuitement dans les centres de santé. Le Rwanda Biomedical Centre a également intégré le dépistage du diabète et de l’hypertension dans les soins primaires. «Nous encourageons chaque personne de plus de 35 ans à faire vérifier sa glycémie et sa tension au moins une fois par an», explique le Dr Janvier Hategekimana du RBC.
Le pays bénéficie aussi du soutien des associations de patients. Le président de l’Association rwandaise des diabétiques, Etienne Uwingabire, insiste: «Le diabète ne guérit pas, mais si la personne est diagnostiquée tôt et suit les conseils médicaux, elle peut vivre normalement et continuer à travailler. Chaque adulte devrait se faire dépister au moins une fois par an.»
Grâce à la Mutuelle de Santé, les patients bénéficient d’une couverture qui prend en charge une partie du coût des consultations et des médicaments. Toutefois, les défis restent considérables: le manque d’appareils de mesure, les ruptures d’insuline, et le suivi irrégulier des patients. Dans certains hôpitaux de district, un médecin suit plus de 100 diabétiques chaque mois, souvent sans matériel d’éducation adapté.
Le diabète de type 2, le plus fréquent, est fortement lié au mode de vie. L’urbanisation rapide, la consommation d’aliments gras ou sucrés, et la sédentarité contribuent à son expansion. Le ministre Nsanzimana alerte : «Les Rwandais passent trop de temps assis et consomment trop de sucre ajouté.» Il rappelle que «marcher trente minutes par jour réduit significativement le risque de diabète».
Dans les écoles, certaines initiatives encouragent déjà les enfants à manger plus de fruits et à pratiquer le sport. À Kigali, un programme pilote appelé Healthy Workplace sensibilise les employés de bureau à bouger davantage et à éviter les boissons sucrées.
Au-delà de la prévention, la solidarité communautaire reste essentielle. Dans le district de Rubavu à l’Ouest du Rwanda, un groupe de malades s’est organisé pour acheter collectivement leurs fournitures médicales. «Ensemble, on négocie de meilleurs prix», explique Marie Claire Uwimana, membre de l’association.
Pour les professionnels de santé, la bataille contre le diabète ne peut être gagnée sans la mobilisation de tous. «Le diabète n’est pas une condamnation, mais il faut un diagnostic précoce et un suivi régulier», insiste le Dr Umutoni.
Le gouvernement s’est fixé pour objectif de réduire de 30 % les décès liés aux maladies non transmissibles d’ici 2030, en ligne avec les Objectifs de développement durable des Nations unies.
Mais pour atteindre cet objectif, il faut plus que des statistiques: il faut des histoires humaines, des voix qui racontent les sacrifices, les espoirs et les solutions, comme celle de Pélagie: «Je vis avec le diabète, mais je refuse d’en mourir. Ce que je veux, c’est que chacun sache que cette maladie peut être contrôlée.»